L’Institut pour enfants sourds-muets
(1813-1869)

Une fois de plus, Pestalozzi n’hésite pas à défier les idées reçues et les mentalités établies. En effet, ce n’est pas courant et, pour l’époque, c’est souvent totalement incompréhensible d’accorder une attention particulière aux handicapés physiques ou mentaux. Ceux-ci sont abandonnés ou végètent dans les caves, les écuries, les bas-fonds et ils font peur.

En 1777, alors qu’il se trouve au Neuhof, Pestalozzi écrit : « Aucune faiblesse corporelle, aucune faiblesse de l’esprit justifient qu’un homme soit dépouillé de sa liberté et soit casé en prison ou en hôpital…, car la place de ces êtres est dans des maisons d’éducation qui doivent évaluer ce dont ils sont capables. »

Au château d’Yverdon, Pestalozzi côtoie chaque jour un enfant sourd-muet, Jakob Krüsi, fils de sa fidèle servante, Elisabeth Krüsi-Naef. Il cherche une solution pour son éducation, tentative qui va demeurer vaine, car le jeune Jakob est atteint de débilité mentale.

Mais la cause n’est pas abandonnée pour autant. Il accueille dans l’Institut des garçons un enfant pauvre d’Yverdon, sourd-muet, fils d’un aubergiste, le jeune Louis Charles, dont il a remarqué la vivacité d’esprit.

Alors Pestalozzi cherche un enseignant qui pourrait s’occuper de ces enfants et prend contact avec un ami de Zurich, Johann Konrad Ulrich qui tente de créer dans sa ville un institut pour enfants sourds.

Puisque rien ne va se réaliser à Zurich pour le moment, Johann Konrad Naef,âgé de 20 ans, formé par Ulrich, manifeste le désir de travailler avec Pestalozzi. Il arrive à Yverdon en 1809, cherche à pénétrer et à assimiler la méthode d’éducation pratiquée au château et déclare : « Les idées, les principes et la pratique suivis ici me paraissent d’une application utile aux traitements des sourds-muets. »

Marc-Antoine Jullien, auteur de Esprit de la Méthode d’éducation de Pestalozzi (1812), témoigne dans son ouvrage de l’évolution heureuse donnée par Naef à la situation de Louis Charles.

« Le jeune Charles est gai, bien portant, vif et intelligent.L’expression de sa physionomie et de ses gestes est très remarquable et toujours parfaitement analogue aux choses qu’il veut peindre...Qu’est-ce que vouloir ? Il prend une attitude de désir et de fermeté… Il connaît parfaitement la valeur des chiffres et commence à faire avec intelligence différentes opérations de calcul. Toutes les nuances les plus fines et les plus délicates du langage sont parfaitement saisies et ingénieusement exprimées par lui. Il s’occupe aussi de géographie, dont l’étude l’amuse et l’intéresse… Le jeune Charles est associé à la plupart des jeux et des exercices des élèves de l’Institut… »

Vers 1811, Naef fait un stage de formation à Paris, dans l’Institut de l’abbé de l’Epée, renommé dans l’Europe entière.

A son retour de Paris, Naef reçoit un nouvel élève, le jeune Constant de Goumoëns. Il s’engage à lui donner une éducation religieuse «indispensable à tout honnête homme ». Grâce aux succès qu’il obtient avec ses deux élèves et aux articles de presse, plusieurs parents du canton de Vaud,de France voisine et de Suisse allemande lui confient leur enfant sourd-muet.

Alors il fonde le 1er juillet 1813 un Institut spécialisé et indépendant de celui du château, avec le plein accord de Pestalozzi.

Peu après son mariage en 1815 avec une Yverdonnoise, Charlotte Scherer, il installe son Institut dans sa propre maison à la rue de la Plaine (actuellement le No 39), accueille aussi des filles, fait construire une annexe dans le jardin pour la classe et le dortoir des garçons. Un maître, Johann Walder,vient seconder Naef ; il restera fidèle à l’institution toute sa vie.

Le professeur André Gindroz de Lausanne rapporte dans la Feuille du cantonde Vaud : « … Cultiver son intelligence en l’enrichissant de connaissances utiles, en dirigeant son activité vers tout ce qui est bon etvrai, lui inspirer des sentiments purs, élevés et bienveillants, voilà la tâche que M. Naef s’est imposée. »

L’enseignement suit les principes définis par Pestalozzi :l’intuition par les objets, puis la succession et l’enchaînement des idées, l’apprentissage du langage, soutenu par des gestes, appelé par Naef le langage mimique. Les enfants de l’Institut reçoivent tout comme les autres écoliers des leçons de dessin, de calcul, de géométrie, de géographie, de gymnastique… par lesquelles ils tentent de développer «l’usage des organes de la parole ». Dans l’un de ses rapports, Naef déclare que le sourd est « un être capable d’une véritable éducation et d’une vraie culture. »

Vers 1827, l’Institut manque de ressources financières. L’Etat de Vaud lui versera des contributions pour les enfants pauvres qui y sont admis.

Johann Konrad Naef décède subitement en 1832. Courageusement, sa femme,Charlotte Naef-Scherer reprend la direction de l’Institut avec l’aide de sa fille aînée Marie, âgée de 15 ans, en qualité d’institutrice et de Johann Walder, le fidèle instituteur. Elle assume cette fonction avec intelligence et détermination jusqu’en 1847, année où son fils Charles, formé à Zurich et en Allemagne, reprend la direction.

Cet Institut basé sur les principes de Pestalozzi sera transféré d’Yverdon à Moudon, au château de Carouge en 1869. Actuellement, la Maison des enfants sourds est installée à Lausanne, à l’avenue de Collonges ; elle est une suite directe de l’Institut d’Yverdon.